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TERRAGREE
Sceau des Quatre Saisons de TerrAgree, Natacha Sibellas et François Berrué

LES QUATRE SAISONS DE TERRAGREE

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Pourquoi une maison de gestion forestière a convoqué la musique, la photographie et la philosophie

Adrien Sebastiao, TerrAgree · Publié le 27 novembre 2025 · Mis à jour le 13 août 2026

Une maison qui évalue, gère et transmet des forêts n’a aucune raison d’organiser un concert au bord de l’eau, ni de suspendre des tirages photographiques sur les murs d’une galerie. Nous l’avons fait, et nous l’avons appelé Les Quatre Saisons de TerrAgree. Il faut donc dire pourquoi, parce qu’une intention que l’on n’explique pas se dégrade en ornement, et que nous ne faisons pas d’ornement.

CE QUE NOUS AVONS REFUSÉ

Depuis vingt ans, on ne parle de la forêt que dans deux langues.

La première est économique. Elle dit le volume sur pied, le prix du mètre cube, l’accroissement, le rendement, la fiscalité, l’arbitrage patrimonial. Elle est nécessaire et nous la parlons tous les jours, avec précision, parce qu’un propriétaire à qui l’on ne dit pas ce que vaut son bien est mal conseillé. Imaginer qu’une famille acquiert une forêt sans aucune considération de rendement relève de l’utopie et, pour tout dire, d’un certain manque de respect. Le capital qu’elle engage vient d’un travail, souvent de plusieurs générations de travail. Ce travail mérite qu’on lui parle en chiffres avant de lui parler en images.

La seconde est écologique. Elle dit le carbone, la biodiversité, la ressource en eau, l’adaptation au climat. Elle est nécessaire aussi, et nous la parlons également, parce qu’un massif qui ne se renouvelle pas n’a pas d’avenir, et qu’un actif sans avenir n’est pas un actif.

Il faut ajouter ici ce que cette langue dit rarement. Celui qui acquiert une forêt acquiert un morceau de planète, et il en confie la responsabilité à un gestionnaire. La propriété est pleine, la jouissance est exclusive, et nous ne contestons ni l’une ni l’autre. Mais ce que le massif délivre ne s’arrête pas à la limite cadastrale. L’eau qu’il filtre, l’air qu’il tient, le carbone qu’il fixe, le paysage qu’il compose s’en vont ailleurs et profitent à d’autres. La forêt est privée par le titre et commune par ses effets. Un propriétaire qui comprend cela ne devient pas moins propriétaire. Il devient plus exigeant sur ce qu’il attend de celui à qui il en remet la conduite.

Ces deux langues sont légitimes. Elles sont pourtant incomplètes, et il faut le dire sans détour : ni l’une ni l’autre n’explique pourquoi un homme s’arrête devant un chêne. Aucune ligne de tableur ne rend compte de ce qui se passe à cet instant. Le tout économique produit des chiffres exacts et des propriétaires distants. Le tout écologique produit des convictions sincères, parfois des radicalités que nous n’acceptons pas dans notre maison, et trop souvent l’abstention. Entre les deux, une génération entière a fini par croire qu’il fallait choisir.

Nous avons cherché une troisième voie. Non pas un compromis entre les deux premières, ce qui n’aurait donné qu’un discours tiède, mais un autre ordre de raison. Celui de la beauté.

L’art et la forêt ont ceci de commun qu’on ne les achète pas pour les revendre. Un tableau et une futaie appartiennent à la même famille de biens : ceux que l’on garde, que l’on montre rarement, que l’on protège et que l’on transmet. Il y a des biens que l’on revend et d’autres que l’on transmet. Rapprocher ces deux univers n’était pas une facilité de communication. C’était une hypothèse de travail, et nous voulions la vérifier autrement qu’en la formulant.

RANDAN, UNE FORÊT POUR ATELIER

Les Quatre Saisons de TerrAgree ont été conduites en forêt de Randan, dans le Puy-de-Dôme, en collaboration avec la Société Forestière.

L’idée initiale tient en une phrase. Choisir des arbres, y revenir, et montrer ce qui passe dessous. La lumière d’avril qui traverse un couvert encore ouvert. L’épaisseur de juillet, quand le sous-bois se ferme et que le silence change de nature. Le roux d’octobre, qui n’est pas une couleur mais une fin de cycle. Le gel de janvier, qui rend la structure visible et découvre l’architecture des houppiers que l’été dissimulait.

L’arbre, lui, ne bouge pas. C’est tout le reste qui se déplace autour de lui : la lumière, la faune, la végétation basse, les hommes qui passent. Un chêne conduit pour la qualité vivra deux cents ans, et davantage si on l’épargne. Il aura connu sept ou huit propriétaires, autant de gestionnaires, plusieurs régimes fiscaux, un nombre indéterminé d’orages. Il ne saura rien de tout cela. Nous avons voulu photographier précisément cet écart.

Chêne en futaie, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière d’avril, série Natacha Sibellas. Photographie Natacha Sibellas.
Hêtraie de versant, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière d’avril, série François Berrué. Photographie François Berrué.

POURQUOI LA PHOTOGRAPHIE

Ce choix n’est pas neutre, et il est probablement ce que ce projet a de plus juste.

Une photographie dure une fraction de seconde. Deux cents ans d’un côté, un deux-centième de seconde de l’autre. La disproportion est presque comique, et c’est exactement le sujet. Le photographe ne saisit pas l’arbre. Il saisit un instant de l’arbre, un état qui n’existera plus jamais dans les mêmes termes, une lumière qui ne reviendra pas, une position de feuille, une humidité de l’air. Il prélève une microseconde dans une existence qui en contient des milliards.

C’est là que le rapprochement avec notre métier cesse d’être une image. Un inventaire forestier fait la même chose. Il fige un peuplement à une date, dans un état qui aura changé avant même que le rapport ne soit relié. Le forestier et le photographe travaillent tous les deux sur des instantanés d’un objet qui les dépasse en durée. La différence est que le premier écrit des volumes et le second des lumières.

Charmille de lisière, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière d’avril, série Natacha Sibellas. Photographie Natacha Sibellas.

LE 21 JUIN, PUIS LE 27 NOVEMBRE

Deux dates ont porté Les Quatre Saisons de TerrAgree, et leur choix n’a rien d’anodin.

Le 21 juin, jour du solstice d’été, le jour le plus long de l’année, celui où la lumière atteint son maximum avant de commencer à décliner. Le matin fut consacré à une conférence sur la sylviculture et l’investissement forestier, sans concession sur la technique, parce que la culture n’a de valeur que si elle repose sur un métier. L’après-midi, au Bois de Leyde, au bord de l’eau, deux pianistes ont joué à quatre mains Les Quatre Saisons de Piazzolla. Il n’y avait ni estrade ni décor. Un piano, de l’eau, des arbres, et une assemblée restreinte de clients et de partenaires.

Ce que nous cherchions n’était ni un concert ni une réception. Nous voulions composer une scène, au sens où l’on compose un tableau, et fabriquer un souvenir. Une idée ne se retient pas parce qu’on l’a énoncée. Elle se retient parce qu’on l’a éprouvée quelque part, à une certaine heure, avec un certain son. Ceux qui étaient là se rappelleront le piano au bord de l’eau longtemps après avoir oublié les chiffres du matin, et ils se rappelleront en même temps ce que ces chiffres voulaient dire. C’était précisément l’objet.

Le 27 novembre 2025, à Paris, un vernissage a présenté le travail de Natacha Sibellas et de François Berrué. La saison était l’exacte inverse de la première. La lumière avait décliné, l’année se refermait, et les tirages disaient ce que le solstice ne pouvait pas dire.

Un cycle ne se comprend qu’en le parcourant. Il fallait deux moments opposés pour que la démonstration tienne.

Chêne en futaie, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière de juillet, série François Berrué. Photographie François Berrué.
Hêtraie de versant, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière de juillet, série Natacha Sibellas. Photographie Natacha Sibellas.

VIVALDI, PIAZZOLLA, ET CE QUI RESTE

Antonio Vivaldi publie ses quatre concertos en 1725. Deux siècles et demi plus tard, à Buenos Aires, Ástor Piazzolla écrit ses propres saisons, dans un hémisphère où elles sont inversées, avec un bandonéon là où il y avait un violon. Ce n’est pas une copie. C’est une reprise, au sens où l’on reprend un ouvrage laissé par un autre.

Nous avons choisi Piazzolla en hommage à Vivaldi, et les deux ensemble pour une raison simple. Une œuvre qui traverse trois siècles a résolu le même problème qu’une futaie : durer sans se figer. La partition de 1725 est toujours jouée, mais jamais deux fois de la même façon. Chaque interprète y ajoute sa part et tend ensuite la partition au suivant. Une forêt fonctionne exactement ainsi. Chaque génération y inscrit une phrase, parfois une simple virgule, et transmet le manuscrit.

Il faut un siècle pour faire un siècle. Aucune accélération n’est possible, ni pour un chêne ni pour une œuvre.

DEUX REGARDS, DEUX EXPÉRIENCES

Natacha Sibellas et François Berrué ne sont pas revenus de Randan avec les mêmes images. Placés devant le même massif, à la même heure, ils n’ont pas vu la même forêt.

Kant a nommé cette difficulté avec une netteté que personne n’a dépassée. Le jugement de goût, écrit-il, est singulier : il n’obéit à aucune règle, ne se déduit d’aucun concept, et pourtant celui qui le porte s’attend à être suivi. Quand on trouve une chose belle, on ne dit pas seulement qu’elle nous plaît, on prétend qu’elle devrait plaire. C’est une prétention sans preuve, et c’est ce qui rend l’affaire intéressante.

Un photographe est exactement dans cette position. Son œil n’est pas un objectif, c’est une biographie. Ce qu’il cadre porte tout ce qu’il a regardé avant, et lorsqu’il déclenche, il affirme silencieusement que cela mérite d’être vu. Nous n’avons pas demandé à ces deux artistes d’illustrer une forêt. Nous leur avons demandé de la regarder, ce qui n’est pas le même travail, et nous nous sommes gardés d’intervenir sur ce qu’ils en tireraient.

Il faut toutefois s’entendre sur cette liberté. Nous la leur avons laissée entière, et elle n’est pourtant pas ce que l’on croit. Schopenhauer, dans son Essai sur le libre arbitre, énonce la chose sans ménagement : un homme peut faire ce qu’il veut, il ne peut pas vouloir ce qu’il veut. Le motif agit sur le caractère avec la même nécessité qu’une cause sur un corps. Appliqué à deux photographes en forêt, cela donne ceci. La liberté de cadrer est entière et le cadrage était déjà écrit, par les images vues autrefois, par les maîtres reçus, par les forêts parcourues avant Randan, par les joies et les deuils, par des habitudes de lumière dont ils n’ont pas eux-mêmes l’inventaire complet

un homme peut faire ce qu’il veut, il ne peut pas vouloir ce qu’il veut
Arthur Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre

Il faut toutefois s’entendre sur cette liberté. Nous la leur avons laissée entière, et elle n’est pourtant pas ce que l’on croit. Schopenhauer, dans son Essai sur le libre arbitre, énonce la chose sans ménagement : un homme peut faire ce qu’il veut, il ne peut pas vouloir ce qu’il veut. Le motif agit sur le caractère avec la même nécessité qu’une cause sur un corps. Appliqué à deux photographes en forêt, cela donne ceci. La liberté de cadrer est entière et le cadrage était déjà écrit, par les images vues autrefois, par les maîtres reçus, par les forêts parcourues avant Randan, par les joies et les deuils, par des habitudes de lumière dont ils n’ont pas eux-mêmes l’inventaire complet.

Kant l’avait posé autrement, et plus radicalement encore. Nous n’atteignons jamais la chose telle qu’elle est. Nous ne percevons que ce que notre appareil nous permet de percevoir, dans un espace et un temps qui sont nos formes et non celles du monde. Personne ne voit la forêt. Chacun voit sa forêt.

De là ce que nous avons réellement commandé. Non pas des images, mais la rencontre de deux déterminations distinctes avec un même massif. C’est ce qui rend les deux séries non substituables. Si le regard était libre au sens naïf du mot, il aurait pu converger. Étant le produit d’une histoire, il ne le pouvait pas.

Kant a nommé autre chose encore, qui nous concerne directement. Le sublime, cette émotion particulière que produit ce qui nous excède sans nous menacer. Une futaie mûre est précisément cela : une échelle de temps et de volume que l’œil n’embrasse pas et que la mémoire ne retient pas, mais qui ne nous fait courir aucun risque. On y est petit sans y être en danger. C’est une expérience rare et nous en connaissons peu d’équivalents.

Déplacer le regard, c’est déplacer la pensée. Nous n’avions pas d’autre ambition.

Charmille de lisière, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière de juillet, série François Berrué. Photographie François Berrué.
Chêne en futaie, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière d’octobre, série Natacha Sibellas. Photographie Natacha Sibellas.
Hêtraie de versant, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière d’octobre, série François Berrué. Photographie François Berrué.

HEGEL, ET LE GESTIONNAIRE DEVENU PAYSAGISTE

Hegel définissait le beau comme la manifestation sensible de l’idée. La formule a l’air abstraite. Elle décrit pourtant une opération que nos équipes conduisent chaque hiver.

Un martelage consiste à parcourir une parcelle et à désigner les tiges qui partent, afin que les autres puissent grandir. Le gestionnaire regarde les houppiers, la concurrence, la forme, la station. Il décide, arbre par arbre, lesquels vivront encore quatre-vingts ans. Ce faisant, il détermine sans toujours le formuler la hauteur sous branches des futurs fûts, la manière dont la lumière descendra au sol dans quarante ans, la densité du sous-étage, les perspectives que l’on découvrira depuis les chemins.

Il compose un paysage. Il ne le verra pas.

C’est la conséquence la plus concrète des Quatre Saisons de TerrAgree, et celle que nous assumons le plus volontiers : le gestionnaire forestier est aussi un paysagiste, à ceci près qu’il travaille sur une échelle où le paysagiste ordinaire ne peut rien, celle du siècle. Ce qu’on admire dans une futaie de Tronçais ou devant les vieux chênes du Bas Bréau n’est pas de la nature laissée à elle-même. C’est une suite de décisions humaines devenue visible. On y perçoit une pensée qui a duré.

À Fontainebleau, en 1861, l’administration a soustrait plus de mille hectares aux règles d’exploitation sous le nom de série artistique, onze ans avant Yellowstone, et pour un motif esthétique. La beauté a donc été payée, en revenus auxquels on renonçait. Elle l’est encore, et par le propriétaire. Nous ne l’oublions jamais quand nous chiffrons un massif.

Charmille de lisière, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière d’octobre, série Natacha Sibellas. Photographie Natacha Sibellas.
Chêne en futaie, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière de janvier, série François Berrué. Photographie François Berrué.

1925, 2125

Derrière chaque grand chêne, il y a un geste ancien. Un forestier de 1925, peut-être, qui l’a semé, dégagé, accompagné, et dont personne ne connaît plus le nom.

Nous travaillons pour celui de 2125. Il ne saura pas davantage qui nous étions. Les générations se croisent en forêt sans jamais se rencontrer, et c’est cette asymétrie qui fonde le métier. On n’hérite pas d’une forêt, on en devient le gardien pour un temps. Le rendement d’un exercice ne dit rien. Le capital sur pied à la génération suivante dit tout.

UN LIEU DE VIE

Il reste ce que les photographies ont montré et que nous n’avions pas complètement prévu.

Une forêt n’est pas seulement un peuplement. On y marche, on s’y retrouve, on s’y donne rendez-vous, on s’y aime, on y pleure ses morts, on y emmène des enfants qui reviendront trente ans plus tard reconnaître un arbre.

La forêt a ses madeleines. L’humus après la pluie, le bruit d’un pas sur les feuilles sèches, un panier d’osier et une matinée de cèpes avec des grands-parents qui savaient où chercher et ne le disaient à personne. Ces souvenirs ne se commandent pas et ne se fabriquent pas. Ils reviennent seuls, des décennies plus tard, à la faveur d’une odeur, et ils ramènent avec eux un automne entier. Proust a décrit ce mécanisme mieux que quiconque, et il n’est nulle part plus actif qu’en sous-bois. Elle abrite une faune qui ne nous doit rien et des souvenirs qui ne nous appartiennent pas. Elle est l’un des derniers lieux où le sens et la matière se rejoignent.

C’est pour cela que nous parlons de beauté. Non pour orner un dossier, mais parce que la beauté est une part de la valeur, constatée sur le marché, et qu’un rapport qui l’ignore est un rapport incomplet. Dire à un propriétaire ce que vaut son bois sans lui dire ce que vaut son lieu, c’est lui remettre la moitié d’un document.

Hêtraie de versant, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière de janvier, série Natacha Sibellas. Photographie Natacha Sibellas.
Charmille de lisière, forêt de Randan, Puy-de-Dôme, lumière de janvier, série François Berrué. Photographie François Berrué.

CE QUE CELA ENGAGE

Les Quatre Saisons de TerrAgree n’ont pas été un exercice de communication. Nous avons voulu poser devant des propriétaires et des professionnels une question que le métier contourne : quelle part la beauté prend-elle dans ce que vaut une forêt.

Le lecteur qui sera parvenu jusqu’ici l’aura compris : nous n’avons pas de réponse. La question est posée, elle n’est pas résolue, et nous continuerons de la travailler. C’est une position inconfortable pour une maison qui vit de conseil. Nous la préférons à une certitude fabriquée.

Si vous possédez une forêt et souhaitez savoir ce qu’elle vaut, ce qu’elle porte et ce qu’elle exige, écrivez-nous.

Si vous possédez une forêt et souhaitez savoir ce qu’elle vaut, ce qu’elle porte et ce qu’elle exige, écrivez-nous.

Adrien Sebastiao, TerrAgree Mis à jour le 13 août 2026

Nunc formosissimus annus.

Voici l’année dans sa plus grande beauté.

Homo et arbor radices habent